Interview de « le monde amazigh » avec M. Omar DEROUICH

Omar DEROUICH figure parmi les artistes amazighes les plus talentueux et les plus connus au Maroc et ailleurs, il a démarré sa carrière depuis les années 1980. Dans cet entretien, il a déclaré que la situation actuelle de Tamazight par rapport aux années 80 a connu: «beaucoup de changements en apparence mais le fond reste presque le même!»

Azul Mass Omar DEROUICH, c’est une vraie joie de vous accueillir et un grand honneur de vous rencontrer!
Pourrais-tu nous parler un peu d’Omar DEROUICH l’homme, le poète et l’écrivain? L’enfance, les sources d’inspiration? Depuis quand avez-vous commencé à écrire et que signifie «écrire» pour vous? Racontez-nous vos premiers souvenirs liés à la poésie!

Je suis un Amazigh né au village Igoulmimen en 1960. J’ai fait mes premières études dans ce coin jusqu’à l’obtention du baccalauréat. J’ai travaillé comme enseignant du primaire depuis 1982. Je travaille actuellement à Aït Wassif tout près de Tighremt n Yimgunen (Kelaa Mgouna).

Mes sources d’inspiration ont été l’environnement social et culturel amazigh. C’est un milieu désertique mais riche par ses composants linguistiques et traditionnels: des types de danses et de chants, des variétés de poésies et de rythmes. En outre, il y a l’effet de la scolarisation et de la découverte d’autres cultures: française, arabe, anglaise.

Mes premiers pas dans la poésie ont été faits conjointement avec le processus de collecte de poèmes chantés lors des fêtes ou enregistrés dans des cassettes. J’ai tenté d’écrire des textes en arabe, en français et en anglais. C’était au début des années 80. Et subitement, je commençais à écrire en amazigh, ma langue maternelle.

Au début, j’écrivais dans le but de sauver tous ces éléments oraux. Ma collecte concernait également des contes, des devinettes, des jeux traditionnels, des toponymes, du vocabulaire… etc

Avec le temps, l’acte d’écrire visait l’entrée dans l’Histoire même tardivement et résister à la mort programmée de ma langue amazighe.

Parmi mes textes écrits en amazigh, il y en a qui sont des cris contre la marginalisation des Amazighs dans leur terre par des citadins arabisés. D’autres incitent à l’éveil identitaire et au travail culturel en exploitant les sciences humaines. Mais j’en ai des textes qui visent l’espoir, le désordre, la liberté, l’amour de la vie, de la nature et l’amour tout court.

Ecrivain fameux, poète talentueux et très connu au Maroc et ailleurs; une très grande carrière depuis les années quatre-vingt, parmi les premiers poètes amazighs qui ont écrit et publié en amazigh en exploitant les différentes variantes. Pourquoi cette absence M. Omar ? Est-ce un choix ? Une obligation ? Une stratégie ou quoi exactement ?

Je suis un poète mais pas un écrivain. J’ai écrit des textes en prose mais ils sont tâchés de poésie ! Avant 2011, j’étais présent dans des activités culturelles associatives amazighes ainsi que dans les journées culturelles du Mouvement Culturel Amazigh au Maroc. A cause d’un malaise familial, je suis obligé de cesser mes déplacements et mes participations. Je garde une graine d’espoir de retour sur scène pour partager mes créations avec mes frères et sœurs.

La poésie engagée a pour mission d’exprimer les préoccupations de son époque et guider les hommes vers la liberté d’agir et de penser. Pensez-vous que la poésie amazighe engagée contribue dans ce sens?

La bonne poésie chantée par de bons artistes influence l’évolution des mentalités. Sur le terrain amazigh, le terme «Engagé» est mal interprété. Ce n’est pas seulement une question de discours mais il s’agit d’art. Chanter des sujets d’identité, de politique ou de droit sans respecter la finesse artistique et la créativité mène à l’échec de l’engagement.

C’est grâce aux artistes –qu’ils soient engagés ou non- que la conscience de la société demeure en éveil.

La plupart de tes poèmes sont entièrement consacrés à la cause amazighe, que pensez-vous de l’avenir ? Arrivera-t-il un jour où les Amazighs s’uniront et jouiront tous de leurs droits ?

Cela dépend des réalisations du Mouvement Culturel Amazigh. Et puisqu’il est soutenu par des vagues incessantes de jeunes il y a de l’espoir de gagner des points. Cependant, la guerre contre la langue et la culture amazighes devient de plus en plus difficile car l’arabisation ou précisément la darijisation des Amazighs rend la tâche rude aux militants. Le slogan de l’Union des Amazighs demande la réponse à cette question inévitable : Comment s’unir pratiquement?

Sur le plan général, comment situez-vous la situation de Tamazight au Maroc par rapport aux années quatre-vingt?

Il y a beaucoup de changements en apparence mais le fond reste presque le même : l’enseignement de Tamazight recule et s’efface même dans des écoles qui l’ont vu passer dedans comme un fantôme. Pourquoi les pouvoirs politiques ne veulent pas la langue amazighe à l’école? Au parlement? Au tribunal? Au commissariat? A la mosquée? A la publicité?…etc

Ce sont les Amazighs qui pourront développer leur langue et leur culture. Il ne faut attendre cette action des ennemis surtout qui sont au pouvoir. En baissant les bras, les défenseurs de Tamazight deviennent des ennemis de Tamazight. L’autocritique et la réflexion sont très demandées afin de trouver des issues aux blocages vécus de nos jours.

Avec quels artistes avez-vous travaillé?

Le premier artiste chanteur qui a chanté certains de mes textes est Hammou KEMOUS. Il a chanté Tighermatin et Azerf amiran; il vit actuellement en Belgique où il a créé le groupe TIMES. Le groupe Saghru a également chanté mes textes comme Grat-d ifassen, Ulac Smah, Azemmur…etc. J’ai travaillé beaucoup avec les groupes Imenza n Tlelli, Imal et Ayyur comme j’ai donné mes textes à Anegmar, Imudda, Tinba et d’autres jeunes chanteurs.

D’autre part, j’ai partagé mes travaux de création avec l’artiste peintre amazigh feu Muhand SAIDI. Il a mis en scène un poème pour enfants intitulé Arektu s wurar. En utilisant de la pâte à modeler, cet artiste militant a réussi à illustrer une belle chanson chantée par le groupe imal. Cette œuvre est sur le net. Ce grand plasticien a assuré l’illustration de mon recueil de nouvelles intitulé Taseggawert n ugdal inzan. Il a également créé la couverture et l’illustration du recueil de pièces de théâtre Is nsul nedder ? une œuvre partagée avec le romancier amazigh Lhoussain AZERGUI.

Grâce à l’aimable participation de Muhand SAIDI, mes trois recueils de poèmes ont trouvé éditeur en Catalogne. C’était un grand travail partagé avec les artistes catalans Jordi BADIELLA et Josep Maria JARQUE qui ont réussi à traduire et adapter mes textes au catalan. Le recueil ANFARA (Desglaç : Délivraison) a été édité en 2005 chez les Editions Emboscal, Catalogne. Taskiwin a été édité en 2008 et Ha-yi g ubrid a été édité chez Editions Miral de Glaç en 2009.

De ma part, j’ai traduit du catalan et adapté en amazigh le recueil El te a Merzuga (Atay g Merzuga) du poète catalan J. Badiella comme j’ai traduit et adapté 77 d’Anefgu (Samraw d sa n Unefgu) du même poète ainsi qu’un petit recueil de poésie visuelle.

Quels sont vos projets artistiques ?

J’ai deux recueils de poèmes, l’un pour les grands et l’autre pour les petits. J’espère les éditer au Maroc. Je pense également rééditer mes livres ici afin qu’ils soient accessibles au public et aux chercheurs.

Que pensez-vous du projet de loi organique sur l’amazigh? Est-ce qu’il est temps de réagir? Se réorganiser? Inventer d’autres méthodes ou tout changer puisque on n’a pas encore réalisé beaucoup de choses?

Il faut réagir sans tarder mais en s’organisant. Malheureusement, les rangs amazighs sont dispersés. Les tentatives d’organisation se tissent et se dissipent sans résultat tangible. En pensant à tous ces noms d’associations et de confédérations qui signent des avis et des communiqués, nous sommes devant une armée de militants. Hélas, tout cela n’est que des épouvantails. Combien y a-t-il de communiqués contre la façon de préparer et de présenter cette fameuse Loi organique de l’amazigh ? Qui a crié contre le retard du lancement de cette loi ? Où est cette armée quand le ministère de l’Education écrase le peu d’enseignement de l’amazigh ?

Un livre intéressant à lire ?

Ameggaru n Yimazighen de Lhoussaïn AZERGUI.

Entretien réalisé par: Mustapha MEROUAN

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