Entretien avec Mohamed Attaoui: Président de l’Association Avenir du Cèdre et du Mouflon

«Un développement humain, ici, ne peut se concevoir que parallèlement à la préservation des richesses naturelles»

Dans l’entretien suivant, Mohamed Attaoui s’explique sur son itinéraire de militant pour la préservation de l’environnement de la cédraie du Haut Atlas oriental et sur la nécessité d’en faire un levier de développement pour le bien-être des habitants de la région.

Entretien :

Que peut-on dire sur la région de Tounfit et quelles relations entretenez-vous avec elle ?

Impossible de répondre à cette question sans revenir à la toponymie et la signification du nom de Tounfite. Le nom est d’origine amazighe avec le sens de « tenfi » qui veut dire ne se voit pas de loin. Il s’agit à l’origine des rassemblements des habitants de la tribu Ait Ali Brahim, l’élément constitutif essentiel de la confédération des Ait Yafelmane. Tounfite se situe entre deux chaînes de montagnes très élevées, le mont Maassar avec une altitude des 3353 mètres et le mont Qorss ou Taqarqast d’où le sens d’observatoire pour contrôler les mouvements de l’ennemi. Il s’ensuit que toute personne désirant visiter Tounfite apprend qu’en amazigh elle est désignée comme n’étant pas visible de loin. Elle se trouve à l’abri et semble cachée. Selon les témoignages oraux, Tounfite était habitée depuis des époques lointaines.

Je suis né à Tounfite  le 26-4-1963 dans le ksar Ichemhane qui est le premier fort édifié par la tribu Ait Ali Brahim constituée des Ait Melloul comprenant les fractions de Ait Ben Sîd et Ait Ali Mejjoud, de Ichemhane, Ait Îssa, Ifqir, Ait Bejja, Ait Taleb, Ait Ossou. Ma formation scolaire a été effectuée au groupe scolaire de Tounfite, et le secondaire dans le lycée Hassan II de Midelt. J’ai été de la première promotion des techniciens spécialisés de l’Institut agronomique Souihla de Marrakech. J’avais poursuivi mes études par correspondances pour décrocher le diplôme « d’ingénieur agronome méditerranéen ».

Tounfite se caractérise par un climat continental très froid en hiver. Les chutes de neige dépassent un à deux mètres de hauteur. Le climat est tempéré en été du fait de l’altitude de 2000 m où se trouve cette région. Elle jouit d’une biodiversité exceptionnelle étant donné que les cèdres et le chêne vert couvrent des étendues tout au long de 49.000 ha sous contrôle des Eaux et Forêts.

Pour ce qui touche la vie sociale, il faut noter que les habitants vivent de cultures vivrières et s’adonnent à l’élevage en se déplaçant sur des parcours tout au long des berges des affluents d’Oued al-Abid et la Haute Moulouya. Parmi les plus importants avantages de Tounfite, c’est qu’elle se trouve dans le Haut Atlas oriental, site géographique central et grand château d’eau qui alimente la plupart des barrages du Maroc. De là la dénomination amazigh «M’nghal amane». Ce qui ne manque pas de nous reporter vers la future politique de gestion de l’eau après l’esquisse d’une nouvelle politique régionale dont on attend les fruits, surtout pour les catégories sociales qui ont toujours pâti des politiques et économies inéquitables.

Dans quelles circonstances votre intérêt pour la préservation du cèdre avait commencé avec la nécessité de protéger un patrimoine naturel très particulier ? 

Mon intérêt pour le cèdre avait commencé depuis la prime enfance du fait que j’étais né dans la montagne à proximité des arbres, tout particulièrement les cèdres. Je suis le fils d’un charbonnier et bûcheron et nous avions été éduqués dans une culture de proximité avec le cèdre et la montagne à l’instar de toutes les populations issues des tribus autochtones. Mon grand-père, Zayd N’tdirit, m’avait appris comment m’y prendre avec le cèdre, de quelle manière connaître son âge et son état de santé. Il m’avait même appris à connaître des variétés d’insectes nuisibles pour le cèdre comme la chenille processionnaire (Aledjjid). J’avais ainsi été imprégné de la culture orale à bonne source. J’avais enrichi au surplus mes connaissances environnementales du fait, notamment, de ma formation en tant que technicien agronome. Ma sensibilité à l’écologie s’était renforcée compte tenu du rôle des arbres dans la préservation des équilibres environnementaux avec la limitation du réchauffement climatique, création et préservation des écosystèmes. Sur la base de ma sensibilité à ces enjeux environnementaux, j’ai créé une association dédiée à la protection de l’environnement portant le nom: «Tounfite, Avenir du Cèdre et du Mouflon». Avec des amis, nous avions lancé des actions de sensibilisation autour de cet arbre au bois précieux qui faisait l’objet de prédations parce qu’il constituait une ressource forestière qui drainait des fonds importants pour les collectivités locales et suscitait de vives convoitises. Ainsi, d’après des chiffres des recettes fiscales des communes rurales de Tounfite et Anemzi, les recettes totalisaient plus d’un milliard de centimes chaque année durant les années 1980 et 1990. Malheureusement ces recettes n’étaient pas utilisées de manière rationnelle pour améliorer la situation des habitants en infrastructures de base routes, santé, enseignement et pour protéger les ressources naturelles. Ce qui avait finalement poussé les habitants des régions forestières à s’organiser au sein de coordinations locales pour interdire aux Eaux et Forêts de numéroter les lots forestiers destinés à la vente pour la production forestière du bois de cèdre. Ce refus fut exprimé à travers des marches de protestation et boucliers humains qui s’étaient effectivement interposés contre l’exploitation effrénés des ces richesses. Malheureusement des lobbys opportunistes avaient ourdi leur politique de prédation, de manière détournée, en recourant à la création de coopératives forestières dans le cadre de l’économie de rente. Ce qui avait permis la poursuite de l’hémorragie des richesses forestières et le bois industriel volé par les braconniers. Le prix du mètre cube de cèdre peut grimper jusqu’à 30.000 dhs. La demande de ce bois noble est très forte dans l’ébénisterie et la construction de luxe ce qui en fait un enjeu économique majeur. De tout cet enjeu la région ne voit en terme de développement local. L’Association Tounfite Avenir du Cèdre et du Mouflon avait déjà tiré la sonnette d’alarme concernant ce capital naturel détourné. D’après des études de terrain, publiées dans la presse et les sites électroniques, le montant évalué à 1,5 milliard de centimes échappe à la trésorerie de l’Etat des recettes forestières sur une superficie d’espace forestier estimée à 49.000 ha. Ce qui a mis l’association dans la nécessité de déposer des plaintes sur le sujet notamment au premier président de la Cour des comptes, critiquant au passage les rapports annuels de cette Cour qui néglige sciemment de signaler cette grande richesse objet de prédation de la part des élites politiques locales en encouragement de l’économie de rente et de l’informel.

Quelles doivent être les plus importantes étapes  pour une sensibilisation sur la protection du cèdre ?

En général la sensibilisation sur la protection du cèdre devrait commencer par l’appel à l’amendement de la législation forestière de 1917 héritée de l’époque coloniale. Ensuite la séparation des pouvoirs en interférence entre les différents appareils départementaux en charge de la protection des espaces forestiers : Intérieur, Justice, ministère délégué pour l’Eau et l’Environnement, Administrations territoriales (collectivités locales), Haut Commissariat aux Eaux et Forêts.

Mais en réalité même le Dahir de 1917, loin d’être appliqué, est objet de violation. Ainsi comment se fait-il qu’un président de commune autorise l’installation d’établissements commerciaux pour la production du bois industriel à l’intérieur même de l’espace forestier ? De plus le gouverneur de la province offre son appui en contradiction criante avec les dispositions du Dahir de 1917 régissant l’espace forestier et qui interdit de manière formelle toute activité et autorisation pour ce genre d’établissements ?

Il faut mettre en œuvre une politique et des lois coercitives claires, faciles à exécuter au lieu de continuer à dresser des procès verbaux de constat sur les coupes par les agents des Eaux et Forêts avec plainte contre x. Ces procès verbaux manquent de force et sont condamnés à moisir dans les tiroirs de départements de justice. Ce sont finalement autant d’affaires classées.

Il faut créer des projets de partenariat avec les habitants riverains de la forêt pour réfuter les allégations des agents du Haut commissariat aux Eaux et Forêts prétendant que le habitants sont responsables de la dégradation de la forêt à travers le surpâturage et la collecte du bois de chauffage. Nous avons critiqué le dernier rapport de la Cour des comptes qui avait consacré un grand espace dans ses pages à l’arganier et ignoré allègrement le cèdre qui s’étend sur des centaines de milliers d’hectares. Notre critique a concerné aussi les médias nationaux qui ne s’intéressent en réalité qu’au cèdre du Moyen Atlas comme si le Haut Atlas oriental était une terre aride, plutôt un désert inhabité.

Il est temps d’amender la législation répressive concernant le cèdre et considérer sa coupe et sa commercialisation comme un acte criminel sanctionné par la loi en parfait accord avec l’intérêt qu’on porte pour la préservation de l’environnement et les équilibres écologiques.

Il faut aussi créer un ministère de l’environnement, de l’eau et espaces forestiers et le doter de pouvoir d’interventions directes.

Il faut que les départements, chargés de la protection et de la répression, rendent des comptes quant à la déprédation des richesses. Plutôt que l’amnistie, il est nécessaire que les fonds détournés soient restitués par tous ceux qui s’étaient enrichis illégalement, responsables influents et politiques qui détiennent le pouvoir sur la gestion locale et qui encouragent l’économie de rente.

Quelles épreuves vous a valu votre engagement  dans les affaires locales ?

Je ne vous cache pas que le fait de se confier sur cette situation risque d’être interprété par certains comme de la surenchère politicienne ni plus ni moins. En quelque sorte, juste pour redorer mon blason de militant écologique et acteur associatif portant un intérêt particulier aux cultures de peuples autochtones et en premier lieu le peuple amazigh et l’ensemble des composants de la confédération des Ait Yafelmane. Bref l’ensemble des habitants du monde rural vivant dans la précarité, sans que les politiques, des gouvernements successifs, daignent leur accorder la moindre attention.

Mon intérêt pour le cèdre m’a coûté très cher dans ma vie personnelle, quand j’ai butté contre des lobbys opportunistes féroces et quand des accusations toutes faites avaient été injustement portées contre moi. Du coup, je suis passé, du jour au lendemain, d’un militant pour la protection du cèdre à un accusé de chantage à l’encontre de ceux-là mêmes qui étaient chargés de la protection de l’arbre à savoir « les responsable des Eaux et Forêts dans l’arrondissement forestier de Tounfite ». J’ai été accusé de les avoir menacés de publier des informations concernant leur implication avec les exploitants et braconniers du bois. Les médias s’étaient fait échos de ces événement Al Mounataf, Ittihad Ichtiraki, Sahifa, le Reporter ainsi que le journal britannique Guardien, en plus des organisations mondiales dont Reporter sans frontières et Avocats sans frontières ONG qui s’était constitué pour prendre ma défense après que j’ai été jugé dans un procès injuste où les condamnations prononcées étaient trop sévères, soit un an de prison ferme, dossier 2010/2080 arrêté numéro 4278/13 en date du 28/12/2013. Bien que ce jugement ne fût pas soumis à tous les recours, j’ai présenté au Souverain une demande de grâce contre ces accusations montées de toutes pièces pour me faire taire en tant que voix libre.

Quelles sont les propositions que vous semblent aptes à fournir des solutions efficaces pour la préservation de l’équilibre environnemental et une vie digne pour les habitants ?

Le problème c’est qu’il n’y a pas vraiment de volonté politique de la part des départements de tutelle, dont le Haut Commissariat aux Eaux et Forêts, pour mettre fin à l’économie de rente qui mine les richesses forestières. De là on peut se demander quand un gouvernement s’éveillera pour combattre les « tamassih et afarit » des forêts au Haut Atlas oriental, en particulier la région de Meknès-Tafilalet dite la plus pauvre entre les douze existantes. Cette région ferait partie du « Maroc inutile » ce qui est complètement faux puisqu’il s’agit, potentiellement tout au moins, d’une des plus riches régions au niveau national, grâce aux richesses naturelles, forestières, minières, hydriques, humaines, touristiques et écologiques. Tout porte à croire qu’un développement humain ici ne peut se concevoir que parallèlement à la préservation des richesses naturelles. Mais la vraie question est de savoir s’il y a des horizons futurs où il y aurait espoir mettre fin aux déprédations du patrimoine forestier en mettant sur les rails une vraie démocratie locale basée sur l’équité et la transparence. C’est pourtant ce patrimoine-là qui avait toujours cimenté les liens des tribus amazighes entre elles et renforcé leur stabilité et leur attachement à la terre tout au long de l’histoire souvent frappée d’amnésie.

Propos recueillis par: Saïd AFOULOUS

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  1. Merci pour la publication de Cet enctrtien

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